Il y a des jours où je pars si loin que je me demande si je reviendrai. J'admire ces gens qui savent écrire, promouvoir, vendre, être ici et là-bas en même temps... De mon côté, je suis rarement ici, mais souvent là-bas. Chaque fois que je vis dans ce monde-là, celui qu'on dit réel, je m'égare malgré moi. Il y a plusieurs mondes au fond de moi, ils m'appellent tous. La moindre image, le moindre événement, la moindre phrase peut me faire plonger dans une idée qui germe et s'épanouit quasi instantanément dans ma tête.


Je n'ai intégré la différence entre fiction et réalité qu'à l'âge de six ans. Je me souviens encore du moment où j'ai enfin compris que ce que j'imaginais n'était pas la réalité au sens où l'entendaient les adultes et la majeure partie des gens. Cela m'a fait un choc. J'ai souvent été traitée de menteuse à cause de ça. Juste parce que je m'étais perdue en route.


Aujourd'hui, je ne me perds plus. Mais il m'est souvent très difficile de revenir. J'ai parfois la sensation étrange d'être et de ne pas être tout à la fois, de vivre intensément des émotions de papier, de connaître des gens qui n'existent pas, de me demander ce qui arrivera après, d'être surprise et d'écrire en même temps la suite de cette vie-là. Alors, dans la réalité, je rencontre des gens, mais je ne sais jamais de quoi leur parler, parce que ce que j'aimerais leur dire n'est pas la réalité. Du moins, pas la leur. Pas celle qui est admise en dehors des pages d'un livre. Alors je me tais. Je tais des émotions puissantes, des inquiétudes violentes, et qui paraissent si réelles. Je tais des angoisses, des curiosités, des découvertes... Et c'est si douloureux. Mais je le fais parce que je ne suis pas une menteuse. Je suis une rêveuse. Une « imagineuse » comme m'a dit une fois mon fils en me voyant noircir l'un de mes petits carnets d'idées.


Souvent, ces mondes-là me dévorent. C'est comme s'ils me gardaient jalousement pour eux. Parfois, quand je dors, je rencontre certaines de ces personnes qui sont nées sous ma plume. Le bonheur que j'éprouve alors est proche de celui qui m'étreint lorsque je rencontre des gens que j'aime particulièrement fort. Ils sont à mi-chemin entre ma famille et d'excellents amis. Je ne peux pas me fâcher avec eux, je ne peux pas être déçue, il n'y a jamais rien de définitif, et il y a toujours de belles surprises.


Ça fait vint-neuf ans que je lutte pour vivre dans le monde réel. Il y a des jours où je me dis que j'abandonnerai la partie. Un jour, je perdrai les clefs de la surface de mon être, et je plongerai dans les tréfonds de mon âme d'imagineuse. Quand plus personne n'aura besoin de moi. Quand je serai seule dans un appartement, dans la nature, dans une maison ou dans ma voiture, selon le mode de vie que j'aurais enfin pu choisir pour moi. Je pourrai me perdre totalement, ne plus jamais revenir de là-bas. Je ne vendrai rien. Je n'exposerai rien. Je ne ferai qu'écrire.


Car il n'y a que quand j'écris que je vis vraiment. Il n'y a que quand j'écris que je suis libre.

 

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