24 décembre au soir...

Nous sortons de table après un repas copieux et délicieux. Nous avons un peu bu, les enfants se sont régalés, nous sommes heureux et savourons la délicieuse impatience du réveillon. Demain matin, un par-terre de cadeaux entourera le sapin duement décoré, et les enfants discutent jusqu'au dernier moment de ce qu'ils pourraient avoir, de ce dont ils rêvent tout haut ou tout bas.
Quoi de plus beau que des rêves d'enfants...?

Les petites sont couchées, les grands traînent encore un peu, mais leurs yeux se ferment progressivement. Alors, je prends ma bougie, achetée spécialement pour l'occasion, une petite décoration de Noël, j'embrasse mon mari, et je sors dans le froid pour marcher jusqu'au cimetière, comme tous les ans depuis six ans. Cette marche est rude, elle est longue, elle est froide, solitaire et sombre. Mais je tiens à la faire à pied. C'est ma petite pénitence personnelle pour ne pas avoir su la protéger.

Des ombres s'allongent autour de moi, le vent me murmure des choses que je ne comprends pas, la lune se cache et se dévoile au gré des caprices des nuages et le chemin, non éclairé, est le théâtre de mille fantasmes surnaturels. Je serre mon écharpe autour de mon cou. Je n'ai pas vraiment peur, car je porte en moi la lumière de mon ange magique. Invisible, elle est pourtant souveraine contre les ombres de la nuit.

J'arrive enfin en vue du grand grillage en fer forgé, je suis soulagée. J'ai vaincu les ombres. Le réverbère, au bord de la route, m'assure suffisamment de lumière pour ce que j'ai à faire. Pour dire vrai, j'aime être un peu dissimulée quand je lui rends visite. Cela me permet de laisser aller un peu mes larmes, mes paroles et de libérer pleinement ce besoin que j'ai, envers et contre tout, d'être avec elle.
J'entre.

Comme toujours, sa toute petite tombe me serre le cœur et fait monter un millier de pâles souvenirs d'aube glaciale et désespérée. Il y a six ans, sans que je le sache encore, un véritable cauchemar commençait. Je lui dis bonjour et je m'agenouille quelques instants face à sa croix. Une petite fée en résine me fait face, assise sur son champignon, elle garde la porte de son âme depuis six ans maintenant. Elle est un peu fatiguée, mais j'espère qu'elle résistera encore longtemps. Les petits jouets que nous déposons sur sa tombe à chacun de ses anniversaires sont là également. Les fleurs, quant à elles, sont flétries et noircies par le gel. Qu'importe, tout ceci renaîtra au printemps. L'immortalité de la végétation me donne toujours du baume au cœur.

Puis, je me lève et prends sa petite lanterne. J'y glisse la bougie et l'allume, m'émerveillant comme une enfant du feu qui transperce la nuit. Je la pose pile à l'endroit où la terre fut retournée voilà six ans pour y déposer son petit cercueil et je m'agenouille de nouveau pour profiter de la danse de la flamme se reflétant sur le bois de sa croix, illuminant la plaque dorée portant son nom.
Je pleure.

Invariablement, à chaque Noël, mes larmes sont mon cadeau d'amour pour elle, mouillant la terre du cimetière dans un drôle de silence feutré. Qu'il est dur de pleurer à Noël...

Je n'ai pas envie de partir, et pourtant, je grelotte de froid. J'ai envie de lui envoyer quelque chose à travers le ciel. Quelque chose de fort. J'ai envie de chanter, là, comme ça. Moi qui suis tellement timide ! Mais après tout, personne n'est là pour me voir ou m'entendre. Je me lance. Je lui chante un vieux cantique que j'ai toujours adoré, et qui est resté dans ma mémoire : Les anges de nos campagnes.

Des souvenirs d'enfance, de messe de minuit, de cadeaux au coin du feu, de neige crissant sous les pas, m'envahissent... Tout ce que j'aurais tellement voulu vivre avec elle. Au début, ma voix est toute timide, n'osant pas trop crever le silence de la nuit de Noël. Et si quelqu'un m'entendait ?! Et puis, petit à petit, je me réchauffe et je prends de l'assurance, je chante un peu plus fort et je me sens forte à mon tour, d'être capable de lui envoyer ça à travers les nuages.

Je finis par m'arrêter, quand les sanglots serrent trop ma voix. C'est alors qu'à côté de moi, devant la tombe d'à côté, quelqu'un se met à bouger. Je sursaute de tout mon corps. Je ne t'avais pas vu, dissimulé dans l'ombre du soir, te recueillant sur la tombe d'à côté. Je bégaye un pardon parce que je crois que j'ai même crié un peu en t'apercevant. Il faut dire qu'une rencontre en pleine nuit dans un cimetière, c'est bien singulier ! Tu me dis qu'il n'y a pas de quoi et que tu es désolé de m'avoir fait peur, mais que tu ne voulais pas me déranger pendant que je chantais. S'il n'avait pas fait si noir, tu aurais pu me voir rougir. Comme je n'ose rien dire, tu ajoutes que c'était très joli.

Pourquoi ai-je imaginé que tu m'as dit cela avec un sanglot dans la voix ? Sans doute parce que pour moi, quiconque passe un moment au cimetière le soir de Noël a forcément un sanglot quelque part...

J'ai regardé une dernière fois la flamme réchauffer l'air de la nuit et son prénom qui me faisait des clins d'œil, comme pour me remercier. Je lui ai envoyé un bisou, puis je t'ai lancé un « joyeux Noël quand même ». Curieusement, je n'ai aucun souvenir de ton visage. Je ne suis même pas certaine de l'avoir vu, tant la nuit était noire. « Merci, vous de même », m'as-tu répondu. Et je suis partie.

Durant tout le trajet du retour, j'ai songé à toi. À ce moment où je n'ai pas été seule pour la pleurer. Comme tu le remarqueras, je me suis permis de te tutoyer en racontant cela. Parce que je crois sincèrement que reconnaître la douleur de l'autre, c'est l'intimité la plus absolue entre deux êtres. En cet instant, peu importe que nous nous connaissions ou non, nous avons pleuré ensemble, dans le respect et la douceur, et ça, c'est pas donné à tout le monde.

À toi l'inconnu qui a pleuré avec moi, je voulais te dire merci.